Souvent, à l’automne ou en hiver, lorsque le ciel est clair et que la soirée approche, un soleil bas et violent, tel un arc électrique, vient balayer la rue Lenepveu.
La remonter en direction du Ralliement devient un exercice périlleux car, aveuglé, il faut éviter les poussettes d’enfants, les groupes de jeunes filles excitées, et toutes ces silhouettes noires parmi lesquelles vous ne reconnaîtriez même pas les membres de votre famille !

La descendre, comme sa pente douce vous y invite, vous permet au contraire, tout en slalomant prudemment, d’apprécier l’enfilade des façades dont le soleil couchant met en relief les nervures et les décors.

Aujourd’hui, j’aimerais attirer votre attention sur les cinq magnifiques chiens qui ornent le quatrième étage de cet immeuble du n°11 (Face à l’agence France-Telecom, et au-dessus des enseignes « Nocibé » et « Tout Compte Fait ».

Fiers et élégants, ces quintuplés monozygotes dominent l’humain à la face naïve et complaisante qui les supporte et planent très haut au-dessus de l’agitation urbaine, apportant rythme et légèreté à une façade qui sans eux pourrait paraître bien sévère.

Les chercheurs du Patrimoine sont encore là pour nous éclairer sur l’origine de cet immeuble:

François Moirin en est l’architecte, qui l’a fait construire « pour lui-même » en 1896.

François Moirin… On découvre, en cherchant son nom dans les fiches du Service du Patrimoine (1) que sa trace est omniprésente dans notre centre urbain! Architecte haussmannien par excellence, il a marqué pour longtemps la physionomie des lieux les plus représentatifs de la ville.
Il semble avoir profité de l’extraordinaire chantier ouvert en centre-ville à cette époque. Promoteur tout autant qu’architecte, il réalise souvent pour lui-même quelques opérations particulièrement fructueuses lors du percement de la rue Voltaire, de la structuration du carrefour Rameau, de la rue Chaussée-Saint-Pierre et de cette rue Lenepveu.
Le « Grand Hôtel » , actuellement « Galeries Lafayette »(2) c’est lui… Le majestueux immeuble « Berthault » qui lui fait face de l’autre côté de la rue d’Alsace, c’est lui… Le premier tiers (n° impairs, plus de 50 mètres !) de la rue Voltaire, c’est lui !

Le carrefour Rameau, sur cette photo, trois immeubles Moirin

Ne se serait-il pas fait des ennemis ? En cherchant ce qui pourrait m’aider à mieux cerner ce personnage, je n’ai trouvé que son éloge funèbre (3), prononcé au cimetière de l’Est, dont on peut extraire ces mots:

« …N’est-ce point justement en cet isolement dans lequel il aimait à se confiner, qu’il faut chercher la raison pour laquelle il fut combattu parfois avec acharnement…

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Retour vers les chiens de la rue Lenepveu…

Je ne suis pas un admirateur inconditionnel du style haussmannien… Loin s’en faut ! Alors laissez-moi apprécier qu’au numéro 11 de la rue Lenepveu François Moirin ait délaissé un instant la lourdeur du style pompier de l’époque pour créer une façade élégante et claire où ses chiens semblent parfaitement heureux…

Ah… Encore un mot…
En cette même année 1896, on démolissait sans état d’âme les halles voisines et leur magnifique charpente datant du Moyen-Âge !

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(1) Fiches détaillées de toutes ses réalisations ICI, sur le site « culture.gouv.fr »
(2) Lire ICI la chronique de Sylvain Bertoldi: « La première galerie commerciale : le passage Moirin »
(3) « Le Petit Courrier » du 8 octobre 1902 (Archives Départementales en ligne)