GENÈSE:

Le contexte d’abord: La fin d’un siècle, le début d’un autre siècle: le vingtième. La première guerre mondiale toute proche; la proclamation en 1905 de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, avec les réactions amères et souvent violentes qu’elle provoqua.

Déjà en 1862 (AE), un habitant du village des Banchais écrit au Diocèse pour réclamer une église moins éloignée que Saint Serge. Mais ce n’est qu’en 1897 (AP et VAA-janvier 1997) que Monseigneur Baron, évêque d’Angers, informe le Maire de son intention de construire une « Chapelle de secours » rue Béranger, aux seuls frais du Diocèse. Les raisons invoquées: le grand éloignement de Saint Serge pour ces quartiers de l’est de la ville, la construction prochaine d’une caserne à la Brisepotière, d’où un accroissement considérable de population (commerçants et officiers).
Le premier projet est esquissé en 1898 (SR-1898). Il est question d’une grande salle de 10 m de hauteur, 12 m de largeur et 40 m en longueur. « … Un hall clair, solide… en attendant l’église définitive. » Son coût, raisonnable, est estimé à 45 000 francs.

Mais tout s’infléchit en 1900! (SR-1900) 80 000 francs de dons ont été recueillis! Une somme « inespérée ». « Alors pourquoi faire un provisoire qui risquerait de durer longtemps et qui fermerait la porte à d’autres libéralités?… » Et aussitôt sont jetées les bases, ô combien fragiles, nous le savons maintenant, de ce qui deviendra l’église que nous connaissons: « Le plan est arrêté… (Accord de Monseigneur Rumeau, évêque depuis 1898) … avec 100 000 francs, nous ferons le choeur, le transept et une travée de la nef… le reste sera abandonné à la Divine Providence », et dans un grand élan d’enthousiasme du Comité de l’Oeuvre, l’ambition se précise: « …Une belle église du XIIIe siècle, de l’époque où vécut saint Antoine (1195-1231), de cette époque où l’art gothique atteignit son apogée en jetant dans les airs ces lignes élancées, harmonieuses, dont on ne se lasse jamais d’admirer la hardiesse et les merveilleuses proportions ».

Le sort en est jeté, et je prends le risque d’ajouter qu’à cet instant, Monseigneur Rumeau et son équipe ne doutent pas que la somme manquante pour la réalisation de la nef sera réunie rapidement, ou tout au moins avant la fin de cette première « tranche » de travaux. Seule ombre au tableau: une pétition (AE), sans suite, signée par une centaine d’habitants du secteur Brisepotière-Victor Hugo proposant pour la future église des sites plus proches de la future caserne que la rue Béranger.

REALISATION:

Après 1900, vont s’écouler 7 années avant que les négociations s’engagent entre l’Evêché, l’architecte Auguste Beignet (dont on connaît les liens de parenté avec le Vicaire Général et Trésorier Thibault) et l’entrepreneur Coulommier, de Saint-Florent-le-Vieil.
Cette période est mise à profit pour collecter des souscriptions supplémentaires, mais le total ne dépassera jamais 100 000 francs ! (AP) Le ralentissement des dons est spectaculaire: 20 000 franc recueillis en 7 ans !
Comment comprendre alors que le projet d’une telle église ait été conservé? Aucune des archives consultées n’en donne l’explication! Les communiqués insérés dans la « Semaine Religieuse » témoignent de ce fatal entêtement: « Il semble à sa grandeur que le salut d’âmes si nombreuses… autorisait un coup d’audace! », ou bien: « …La ville d’Angers a été très bien dotée jusqu’ici sous le rapport des monuments religieux, et ce serait ternir sa gloire que de la déparer par un édifice sans caractères et sans beauté architecturale… »
Le marché est notifié en août 1908 (AP) pour un montant de 155 000 francs à payer au fur et à mesure de l’avancement des travaux, avec une tranche supplémentaire de 55 000 francs « payée au fur et à mesure des ressources dont disposera l’Evêché ». Dans le même temps, les appels à souscriptions s’intensifient afin de permettre de mener la construction à son terme.

La première pierre est bénie le jour de Noël 1908.
Arrêtons-nous un instant sur l’abbé Pineau. Sur recommandation de l’Abbé Piton, curé de Saint Serge, il est nommé dès 1907 « Desservant de l’oratoire Saint-Antoine », oratoire qui jouxte le logement acheté au 20 de la rue Gâte-Argent pour les besoins du prêtre, et commence dès cette année à animer ce qui préfigure la future paroisse Saint Antoine, dont il deviendra tout naturellement le futur curé. Une première messe est célébrée le 1er janvier 1908 dans cet oratoire qui accueille jusqu’à 180 personnes. Malgré les importantes modifications de ce quartier, le « 20, rue Gâte-Argent » existe encore de nos jours et sa façade porte quelques lettres métalliques où l’on devine le nom « Saint Antoine ».
L’abbé Pineau, pendant la construction de l’église (AP), va animer sa paroisse, créer un patronage de petites filles, échouer dans un projet d’école libre refusé par l’Inspection Académique pour des raisons de sécurité, et suivre toutes les péripéties, nombreuses, qui émaillent le cours du chantier. Il nous apprend qu’un ouvrier (Monsieur Gourbeillère) se tue en tombant de 17 m. Conte la découverte par l’entrepreneur d’un fossé comblé de 5 à 6 mètres de profondeur qui aurait pu se trouver à la verticale de l’extrémité de l’hypothétique nef, donc sous le clocher. Voilà ce qui a probablement alimenté la légende selon laquelle l’église Saint Antoine n’a pas été achevée à cause de la présence d’une ancienne exploitation d’ardoise (2). Mais l’entrepreneur n’a jamais semblé s’inquiéter de la présence de ce fossé! Un puits est également découvert sur le parvis, au fond duquel il y a des « galeries à hauteur d’homme, en plein roc ».
L’abbé Pineau souffre dans sa chair des difficultés financières qu’il voit apparaître pendant la construction:  » Coulommier (l’entrepreneur) dit que la partie construite coûtera 200 000 francs! Monsieur Baudriller (le vicaire général) n’a que 120 000 francs!… je suis effrayé de la dette… Sans compter l’ameublement… Je vais exposer la situation à Monseigneur qui n’en paraît pas inquiet. »

En 1910, un an avant la fin des travaux, le couperet tombe définitivement (SR) et s’envole le rêve d’une église complète! Ecoutons le cri de désespoir d’un membre du comité:  » Ce n’est pas sans un serrement de coeur que nous avons dû renoncer à construire la nef de l’église. Nous avons attendu jusqu’à la dernière heure pour donner l’ordre aux ouvriers de fermer l’édifice à la naissance du transept. Nous espérions toujours que les ressources venant plus abondantes, nous permettraient d’ajouter au choeur une belle nef avec ses cinq travées. 80000 francs auraient suffi… Le mur en ardoise s’élève jusqu’à 20 mètres de haut, noir comme un rideau de deuil! »
Puis, malgré tout il lance un dernier appel à la générosité pour « …renverser avec joie ce grand mur d’ardoise pauvre et sombre que nous avons élevé presque en pleurant. Ce mur dépare le sanctuaire, le paysage, et il doit bien, croyons-nous, contrister le coeur du bon saint Antoine. »

L’église Saint-Antoine est bénie le 24 décembre 1911 et dans la même cérémonie, l’abbé Pineau est « installé » curé de la nouvelle paroisse. Après son décès en 1930, ses paroissiens réclameront et obtiendront le transfert de ses restes dans l’église.
Son journal s’est brutalement arrêté en avril 1913 sur une exclamation angoissée. Il vient de rendre un don important de 5000 francs, destiné à l’achat d’un autel, que lui reprend une donatrice: « ..Pour éviter tout ennui après les « affaires de Saint-Serge » (1), je lui ai remis son argent, alors qu’en conscience et légalement, je n’y étais pas obligé. Où prendre les 5 000 francs?  »
Sur la première page de son journal il a tenu à écrire, de sa plus belle écriture:  » Je décline toute responsabilité pour la construction de l’église et la dette qu’elle entraîne. Je préférais une église beaucoup plus simple, ou une grande salle ayant un caractère religieux, le tout sans dette, ce qui aurait permis de faire aussitôt des écoles ou des patronages. Monseigneur ayant adopté le plan de Monsieur Beignet, architecte, je n’ai eu qu’à m’incliner en fils respectueux et soumis. »

(1)Lire: « L’affaire Piton », revue « L’Anjou » – Hiver 1997
(2) Une autre légende voudrait que l’affaire des « Emprunts Russes » soit à l’origine des problèmes financiers. Pourquoi? La répudiation de ces emprunts ne sera effective qu’en 1917-1918!
(AP) Archives paroissiales de Saint-Antoine
(AE) Archives de l’Evêché (Un grand merci à Catherine Lefour, archiviste, pour son aide précieuse!)
(SR) « Semaine Religieuse », consultables aux Archives de l’Evêché.
(VAA) Journal « Vivre à Angers » et les « Chroniques Historiques » de Sylvain Bertoldi.